LETTRE DE BALTHAZAR (13)
de Tenerife (Canaries) à Boa Vista (archipel du Cap Vert)
du Mercredi 9 Juin 2010 au Lundi 14 Juin 2010
Balthazar s'éloigne en douceur de Tenerife dans la lumière chaude qui précède le coucher du soleil. Dans son sillage la silhouette de l'île s'estompe lentement; elle se découpe sous un ciel d'azur, dominée par le Teide, ce gigantesque volcan qui s'élève à 3718m, ou à 7700m au-dessus du plancher de l'océan d'où il a jailli il y a environ 10 millions d'années.
Au près dans une légère brise du soir on entend seulement le léger clapotis de l'eau contre la coque: moment de grâce que sait réserver la voile aux marins patients.
Hier nous parcourions ses pentes boisées et, au-dessus de la limite des arbres, un paysage convulsé de cratères, coulées de laves, tours en ruines mêlant les ocres, les rouges, les dégradés de noir fuligineux, toute une palette de couleurs associées aux différents états des roches jadis en fusion. Nous regrettons l'absence d'un géologue qui nous expliquerait comment se forment dans ce creuset gigantesque les obsidiennes, granits, aragonites....et d'un botaniste nous décrivant une centaine d'espèces végétales endémiques. L'une de ces espèces est la vipérine rouge, plante superbe érigeant sa hampe fleurie sur des sols désertiques et mourant après sa floraison comme certaines acanthes.
Avant de nous élever en voiture sur ces pentes septentrionales humides et fertiles nous visitions la vieille petite ville de Puerto de la Cruz , capitale commerciale de l'île au XVIIIième siècle. A cette époque de rapides goélettes en provenance de Salcombe (Cornouailles britanniques) chargeant des fruits rouges et l'essentiel des exportations de vin de l'île y transitaient. Juste au-dessus, sur les pentes dominant le port la petite ville d'Orotava, garde tout son charme ancien: de riches maisons superbes des XVIIième et XVIIIième siècle aux balcons de bois nobles sculptés et vernis, des églises, des musées d'artisanat jalonnent les rues pavées étroites aux pentes raides. L'ayuntamiento (la mairie), imposant palais dominant la ville est en pleine activité: sous de larges velums des artistes dessinent sur le grand parvis un parterre de motifs faits de sables colorés de l'île, en préparation de la grande fête de Corpus Christi.
En soirée un apéritif dînatoire nous réunissait dans le cockpit avec un couple sympathique d'américains, lui, Alexander ancien chercheur en neurosciences, elle, Sharon, vive et expansive, parlant français, d'origine juive syrienne, ancienne professeur d'université en histoire de l'art , voyageant sur un catamaran basé à Chesapeake Bay. Comme ma soeur aînée Mado elle était arrivée avec son kil de vin préféré qu'elle descendait allègrement et avec un délicieux plateau de galettes chaudes aux moules. Je m'informais ainsi par hasard des charmes de cette très belle, paraît-il, petite mer intérieure américaine, à l'entrée de laquelle se trouve Norfolk, voisine de Baltimore et Annapolis. Le Potomac que l'on peut remonter jusqu'à Washington s'y jette dans une nature protégée. Je compte en effet l'explorer et revoir certains de mes amis américains à l'occasion de mon retour l'an prochain d'Amérique du Sud via les Etats Unis et le Canada (où je compte hiverner à Québec ou Montréal) pour rentrer en Europe par le Groenland et l'Islande en Juin/Juillet 2012.
Le soleil s'est couché; adieu les îles Fortunées (que Pline désigna ainsi en l'an 40 avant J.C, comme quoi il y avait déjà de bons marins à cette époque sachant bien naviguer à l'estime mais une estime sans boussole et sans montre, leurs seuls repères étaient la position du soleil et des étoiles), adieu le pays des Guanches (voir ma lettre de Gomera), à nous la mer des Tropiques et les poissons volants . Justement les premiers éclairs bleutés apparaissent au-dessus de la surface de l'eau et au début de mon quart les sauts frénétiques sur le pont de l'un d'entre eux me surprend car il avait atterri juste derrière l'hiloire du cockpit, près de mes oreilles. Grâce au ciel un bond plus énergique le renvoie dans son élément avant que la lampe torche ait pu illuminer ses ailes graciles et ses couleurs.
Je songe à la rigolade de l'équipage de Balthazar qu'Eckard propose d'appeler l'équipage de la jubilaciòn. En effet nous avons appris durant notre bref transit par le pays de Cervantès que la retraite, en Espagnol, se dit «jubilaciòn»: n'est-ce pas approprié pour nous en ce moment?Dommage que mon petit lexique d'espagnol ne nous donne pas l'origine de cette dénomination. Souhaitons beaucoup de jubilaciòn aux gens ayant bien rempli leur vie professionnelle et qui ont la chance d'atteindre la retraite avec une santé raisonnable et des projets en tête.
Vendredi 11 Juin 20h30 locales (TU+1) 23°26'N 19°24'W. Nous franchissons fièrement sous spi le Tropique du Cancer poussé par un alizé de 18 noeuds de NNE en bénéficiant en outre du courant favorable des Canaries qui descend au large du Sahara pour rejoindre et alimenter le courant équatorial. Pour marquer le coup apéritif puis repas amélioré: Mimiche nous sert un excellent confit d'oie ramené de Toulouse et des rustlis. Vive le congélateur! Musique. La mer s'est formée et le spectacle est magnifique. J'admire pendant mon quart de nuit alors que l'équipage s'est endormi le sillage phosphorescent que Balthazar trace derrière lui et les explosions de lumières qui le jalonnent (« la nuit l'azur phosphorescent de la mer des Tropiques berçaient leur sommeil d'un mirage doré.. »): ici même le jeune Charles Darwin,frais émoulu de l'Université de Cambridge, embarqué pour cinq années sur le Beagle du fameux capitaine explorateur Fitz Roy avait analysé ce phénomène alors incompris et avait établi justement qu'il ne pouvait provenir que du zooplancton constellant la mer des Tropiques. A la fin de mon quart (22h-24h30) le spi demande une surveillance de plus en plus constante car l'alizé fraîchit en oscillant de directions. Je vais consulter les fichiers météo qui m'annoncent dans quelques heures un renforcement vers 25 noeuds dans la zone où nous nous dirigeons. Il est temps de réveiller l'équipage pour le rentrer avant de dépasser la limite de 15 noeuds apparents (près de 25 noeuds réels) que j'ai spécifiée au voilier qui l'a confectionné. Sous les projecteurs de pont la manoeuvre se déroule avec ordre et sans problèmes, chaque équipier muni de son harnais attaché aux lignes de vie. La bête est bientôt rentrée dans sa chaussette puis dans son sac et avec lui tous les bouts l'accompagnent dans la soute à voiles bien éclairée , le long tangon étant stocké quant à lui sur son rail vertical à l'avant du mât. Sous une voilure plus sage l'équipage rejoint ses bannettes et l'équipier de quart prend la relève. Si Anne-Marie avait été là elle me l'aurait probablement fait rentrer plus tôt!
Cette nuit et ce Samedi l'alizé est effectivement passé à force 7 et Balthazar descend très au large les côtes de Mauritanie et leurs dunes splendides sous GV seule à un ris, munie d'une solide retenue de bôme, le génois roulé car il nous empêcherait sinon de faire route directe sur l'archipel du Cap Vert. Curieusement Balthazar est plus stable dans cette configuration que GV ferlée et sous génois seul qui est malmené par les coups de roulis induits par le passage des plus grosses lames. Il faudra quand même réessayer la configuration GV ferlée et génois tangonné, éventuellement avec des tours selon la force du vent. Balthazar aurait un équilibre plus stable (foyer devant le centre de gravité et de dérive) et le pilote automatique serait moins sollicité, économisant matériel et batteries. A voir selon l'état de la mer et l'importance des coups de roulis. Par gros temps ce sera la configuration, le solent remplaçant le génois, ou le tourmentin en cas de tempête.
Nous croisons de temps à autres des navires descendant ou remontant les côtes africaines. La plupart du temps seuls nos yeux électroniques les détectent car ils se trouvent loin sous l'horizon.
Au début de mon quart de nuit un tour d'horizon depuis le cockpit me révèle un bateau très illuminé à moins de 3 milles sur notre route, non détecté par l'AIS car il n'en est visiblement pas équipé; je mets en émission le radar (il reste en veille pour que le magnétron soit tout de suite opérationnel mais n'émet pas en permanence pour économiser les batteries) et ne le détecte pas tout de suite. Pendant que je suis visuellement l'évolution de son gisement et son rapprochement depuis le cockpit JP (Merle) affine le réglage, les échos rapprochés étant perturbés par les crêtes des vagues de cette mer forte. En renforçant l'écho moyen déterminé par le radar (echo averaging sur fort ) il finit par acquérir la cible et le suivi de cibles par radar (fonction ARPA) nous donne comme pour l'AIS ses principaux paramètres de navigation. Nous le croisons à 1,5 milles et j'identifie aux jumelles un gros bateau de pêche fortement éclairé à l'arrière, probablement mauritanien, probablement en bois donc donnant un faible écho radar. Cette rencontre vient bien rappeler une fois de plus que toutes les aides électroniques et leurs alarmes ne remplacent pas une veille visuelle permanente, particulièrement dans les zones de pêche, les pêcheurs prioritaires laissant le soin aux autres navires de se dérouter.
Depuis Madère les duvets ont rejoint les coffres mais les nuits restent relativement (22 à 23° dans le bateau) fraîches, obligeant les moins gras d'entre nous à mettre une couverture fine type avion par-dessus le drap et l'homme de quart à enfiler une petite laine. Mais le jour, dès que le soleil tropical s'élève dans le ciel, shorts et T-shirts sont de sortie.
Le ciel nocturne bascule lentement: durant mon quart de la première partie de la nuit c'est maintenant Arcturus qui est proche de notre zénith et que la pointe du mât entoure d'arabesques, c'est Antarès qui se trouve avec Spica à une hauteur élevée, tandis que le triangle d'été Deneb, Véga et Altaïr sont moins hautes, Capella n'étant pas encore levée ni Bételgeuse, Rigel et encore moins Sirius. La polaire quant à elle est toutes les nuits plus basse sur l'horizon au fur et à mesure que notre latitude décroît et donc de plus en plus estompée. Bientôt nous ne la verrons plus. J'attends de voir se lever à l'horizon la Croix du Sud qui annonce aux marins européens l'hémisphère Sud et ses mystères (« les vents alizés inclinaient leurs antennes sur les bords mystérieux du monde occidental.....ils regardaient monter au loin dans un ciel ignoré des étoiles nouvelles »). José Maria de Heredia nous décrit bien avec son chaud lyrisme l'atmosphère et l'état d'esprit des Conquérants dont nous suivons modestement la route.
Ce Dimanche matin 13 Juin nous nous trouvons à 8h20 TU par 19°35'N et 21°15'W. Il ne nous reste plus que 215 milles à courir pour atteindre notre but. Nous arriverons donc demain en fin d'après-midi à Boa Vista car les fichiers météo remarquablement précis nous annoncent un alizé constant du NE à 15/20 noeuds, idéal pour la marche au vent arrière. Le moteur n'aura pas beaucoup tourné sauf pour nous sortir au départ du dévent des volcans de Tenerife.
Dans les dernières 24h la marche peu orthodoxe près du vent arrière sous GV seule pour faire route directe nous a joué des tours; elle va bien quand la mer n'est pas trop creuse et que le pilote automatique n'est pas perturbé. Or la procédure un peu compliquée de mise en route par le calculateur de bord du logiciel de navigation et météo Maxsea recèle un piège dans lequel un marin mal réveillé tombe parfois: en prenant les fichiers météo par Maxsea le pilote qui ne peut suivre simultanément deux maîtres (systèmes redondants Maxsea et Navnet) part en stand by à l'ouverture de Maxsea et si par distraction on ne surveille pas ce transitoire en ne réarmant pas immédiatement le pilote automatique le voilier mal équilibré sous grand voile seule part un peu n'importe où en fonction des poussées des plus grosses lames et la sanction vient très vite avant de s'apercevoir qu'il n'y a plus de pilote à bord: empannage intempestif, poulie de retenue de bôme explosée, un chandelier tordu car un empannage par vent frais avec cette grande voile et longue bôme(7m de long) est un phénomène très brutal. Si on n'avait pas eu la retenue de bôme on pouvait casser la bôme comme c'est arrivé récemment aux Canaries à une relation de rencontre sur un 63 pieds. Le piège est d'autant plus grand que le pilote fait retentir une alarme dès qu'il a un problème (girouette trop déstabilisée par les coups de roulis, écart excessif de route...) mais dans ce cas de figure wallouh! Rien pour signaler qu'il rend la main. En fait il ne fait qu'obéir à un ordre de mise en stand by que lui délivre sans prévenir le système.
Un peu plus tard une vague plus grosse que les autres fait embarder Balthazar mal équilibré sur GV seule et trop près du vent arrière: résultat nouvel empannage intempestif et nouvelle poulie (Wichard inox 2 tonnes de charge de travail) explosée. La double leçon suffit et on repasse au largue voilier équilibré sous GV à 2 ris et génois avec 3 tours. Le pilote redevient plus tranquille et fatigue moins, la barre revient presque au neutre et l'homme de quart est plus détendu. On allonge la route d'environ 22% mais on améliore la vitesse d'environ 15%, donc en grande croisière la pénalité est modeste. Plus jamais la marche sous GV seule sauf pour des approches par petit temps en eaux abritées de la grosse houle du large.
En outre il faut qu'un informaticien me rajoute une couche sur Maxsea pour que, lorsque je clique deux fois sur le raccourci pour l'ouvrir la sécurité suivante apparaisse « le démarrage de Maxsea va mettre le pilote en stand by, OK ou Annuler? ». Il faut en outre que je revoie le dimensionnement de la poulie de retenue de bôme et son ancrage (mais ne faut-il pas pour cette sécurité un fusible tant le choc est brutal?). Comme quoi sur un voilier de grande croisière on ne cesse de l'améliorer au fil du temps. Sur Marines après 16 années et prés de 35000 milles je n'ai non plus jamais cessé d'apporter des modifications ou des améliorations résultant des leçons apprises en naviguant par tous les types de mers: il y a tant de configurations possibles de la voilure, de l'allure, de la force du vent, de l'état de la mer, des caprices et spécificités de chaque équipement dont la liste est très longue sur un bateau de grande croisière hauturière, que le champ des améliorations possibles est infini. En outre chaque bateau a son caractère: un sloop ne réagit pas comme un ketch, un dériveur intégral ne réagit pas comme un quillard, un déplacement lourd comme un déplacement léger, un pilote automatique hydraulique comme un pilote électrique, chacun ayant eux-mêmes plusieurs réglages possibles de gain, de trim, un spinnaker comme un gennaker etc...etc...
Pendant que je me laisse aller à disserter (mais aussi à mettre au net mes idées) l'archipel du Cap Vert approche ce Lundi matin 14 Juin. Par 16°59'N et 22°04'W nous ne sommes plus qu'à une soixantaine de milles de Boa Vista. Nous y arriverons au crépuscule ou à la tombée de la nuit. A midi nous passerons à l'heure du Cap Vert: TU-1 car même si nous faisons route essentiellement au Sud nous avons quand même constamment un peu d'W dans notre cap.
Caramba! Au moment d'entrer dans les eaux Capverdiennes et de regarder les détails de l'approche je m'aperçois que je n'ai pas dans ma cartographie électronique les cartes de détail du Cap Vert! N'ayant pas non plus à bord les cartes de détail papier (il faudrait un magasin et un très gros chèque pour avoir les cartes de détail de toutes les côtes d'un si grand périple) je juge qu'il n'est pas raisonnable d'arriver à Boa Vista de nuit avec l'aide du seul guide nautique, bien qu'il soit très bien fait, et nous nous déroutons sur Ilha do Sal, plus au Nord, où nous pourrons arriver de jour sur des côtes accores.
Les côtes arides de l'île apparaissent tardivement sous visibilité réduite, un peu comme lorsqu'on atterrit en Corse l'été, l'humidité de la Méditerranée ne permettant d'apercevoir les hautes montagnes de l'île de Beauté qu'à 5 ou 6 milles de distance. L'atmosphère est rendue trouble ici non pas par l'humidité de cette région aride mais par les poussières fines du Sahara et du Sénégal voisins qui se trouvent fréquemment en suspension dans l'atmosphère.
Débordant les côtes prudemment au-delà de la ligne de sonde des 100m nous arrivons dans la Baìa de Palmeira par 16°45'N et 22°59'W, l'ancre plonge dans une eau protégée et bien plate et l'équipage savoure l'arrivée de cette traversée avec un apéritif amélioré et un solide dîner à l'heure capverdienne (TU-1).
Expédié de Baìa de Palmeira, Ilha do Sal, archipel du Cap Vert, le Lundi 14 Juin 2010
aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.
équipage de Balthazar : Jean-Pierre d’Allest, Eckard Weinrich, Michèle Durand, Jean-Pierre Merle, André Van Gaver.